Pérégrinations d'un journaliste

reportages et réflexions

08 octobre 2009

Produire plus pour gagner plus

FINANCE Sans faire de mauvais jeux de mots, et pour assurer le suivi du post précédent, il semble que la faim dans le monde aiguise les appétits. Le vent de la crise financière à peine retombé, tournant vite le dos au passé, les bourses réfléchissent déjà à leur avenir et aux marchés en devenir. Ainsi, Powernext, bourse spécialisée sur le produit "énergie" (électricité et gaz) a profité de la rentrée pour se refaire une beauté graphique et présenter ses ambitions : "De nouvelles contraintes émergent d’ores et déjà entre l’énergie, l’agriculture, l’eau et les différents modes d’occupation des sols. Powernext sera présent sur ces nouveaux marchés en propre ou avec des partenaires auxquels nous proposerons notre savoir-faire et nos services." L'eau, l'agriculture, les terres arables, des produits financiers comme les autres ?

De son côté, la FAO réunit les 12 et 13 octobre prochains 300 experts autour de la vitale question "Comment nourrir le monde en 2050 ?" Solution avancée : "L'agriculture des pays en développement nécessite des investissements nets de l'ordre de 83 milliards de dollars par an si l’on veut être en mesure de nourrir 9,1 milliards de personnes en 2050." Et de s'inquiéter de "l'accaparement des terres dans les pays pauvres et victimes d’insécurité alimentaire". La FAO souligne : "Les accords relatifs à ce genre d'opération devraient être conçus de manière à optimiser les avantages revenant aux populations locales, en améliorant concrètement leur sécurité alimentaire et en réduisant la pauvreté." Où est le mot "régulation"?

©Michael Pauron

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05 octobre 2009

La fin de la faim n'est pas pour demain

PREMIER BILAN 2009 : la barre du millard d'êtres humains affamés a été franchie, alors même que la communauté internationale s'était fixée comme premier Objectif du millénaire pour le développement de diviser par deux le nombre d’affamés entre 2000 et 2015… La crise alimentaire mondiale n'est donc pas terminée : premier constat tiré de la table ronde organisée le 28 septembre par La Maison de l'Europe à Paris autour du thème "L'Europe et le défi de l'alimentation mondiale". "Dans 80% des pays en développement, les prix sont plus haut aujourd'hui que pendant la crise alimentaire", a ainsi introduit Olivier de Schutter, rapporteur sépcial auprès des Nations unis pour le droit à l'alimentation. Selon lui, le défi alimentaire mondial se noue autour de trois enjeux : le changement climatique avec une production agricole mondiale qui baissera de 3 à 16% d'ici 2080, de 50% d'ici 2020 en Afrique subsharienne (perspective éclairante au regard de la sécheresse qui frappe actuellement la corne de l'Afrique, ici). Et de rappeller que "14% des gaz à effet de serre émis par l'activité humaine provient de l'agriculture moderne, il faut d'urgence produire autrement". Le second enjeu concerne la biodiversité. En effet, l'alimentation mondiale s'est focalisée autour de quelques espèces, essentiellement le blé, le riz, la pomme de terre, le maïs et le soja. On assite donc à "l'érosion génétique continue de ces plantes. La perte de ce patrimoine est extrêmment dommageable". Enfin le troisième enjeu demeure l'accès à la nourriture. "Il ne suffit pas de produire plus : si aujourd'hui un milliard d'êtres humains ont faim, c'est en partie parce que leurs revenus sont trop peu élevés."

PROTECTIONISME Les politiques agricoles occidentales et l'avènement d'un commerce mondial déséquilibré ont rendu non viable l'agriculture des pays en développement : en 2007, selon le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement), les trois-quarts des 850 millions de personnes souffrant de la faim étaient des paysans. Si l'agriculture poursuit son développement tel quel, l'exode rural va s'accentuer et le nombre d'affamés augmentera, même si la production croit. "Le droit n'est pas une illusion naïve, les politiques doivent rendre des comptes!", conclut Olivier de Schutter. les pays développés sont en partie responsables, c'est ce que défend Ambroise Mazal, du CCFD. Dumping économique (la poudre de lait en provenance d'Europe coûte moins cher que le lait produit sur place) et dépendance des pays du Sud aux importations notamment à cause d'une politique agricole en direction de productions exclusivement exportatrices (cacao, café, etc.) sont les grands responsables de la  situation actuelle : le producteurs français de poulet Doux (1,3 milliard d'euros de chiffre d'affaires en ) a touché en 2008 62,8 millions d'euros de subventions (vérifié ici). A cela s'ajoutent une politique parfois qualifiée de "néocolonialiste" avec l'accaparement des terres agricoles, et l' ouverture des frontières à travers des accords de libre échange : "Ces pays ne sont pas prêts", assure le représentant du CCFD, "en Guinée, dès que des barrières douanières ont été dressées face aux exportations hollandaises de pomme de terrre, une filière locale pu se redévelopper". Ainsi, l'Union europénne prône-t-elle le contraire de ce qui a fait sa réussite au sortir de la seconde guerre mondiale : la protection de ses ma'rchés et la Politique ag'ricole commune (PAC).

GABEGIE Même constat chez Bruno Parmentier, directeur de l'école d'agronomie d'Angers et auteur de "Nourrir l'humanité" (éditions de La Découverte) : "[En Europe, jusqu'à la seconde guerre mondiale, on ne mangeait pas à sa faim. Qu'a-t-on fait ? On a fermé nos frontières!" Est-il effectivement équitable de faire concourir sur le même plan au nom de la mondialisation un agriculteur français 200 à 500 fois plus productifs qu'un agriculteur africain ? "En sport, il y a des catégories! Mais on a trouvé des complices dans tous les gouvernements!" Alors, tous coupables ?  Quelles que soient les solutions, "il ne s'agit pas de nourrir ceux qui ont faim",  car le Nord ne peut pas nourrir le Sud (même si l'on gâche, "20 à 30% de notre nourriture"), mais bien de permettre aux pays en voie de développement de produire de quoi se nourrir. "Les solutions, ce sont des routes et la régulation". Une certaine hygiène de vie aussi : un végétarien consomme 200 kilos de céréales par an, un carnivore, 800 kilos. Le créneau "manger sain" dans les pays du Nord pourrait être l'occasion de réduire sa consommation de viande. En conclusion, l'humanité est capable : autant de gens avaient faim en 2000 qu'en 1900 mais, entre temps, quatre milliards d'humains de plus ont été nourris. Il faut faire ce qui a été fait en Europe - politique volontariste pour développer l'agriculture dans les pays en voie de développement, protectionnnisme - mais au niveau mondial. Et mettre les moyens : alors que la France avait dépensé 10% de son PIB, pour moderniser l'agriculture et nourrir le pays, l'Europe consacre à peine 0,46% de son PIB pour la faim dans le monde. © Michael Pauron

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12 septembre 2009

Hommage à Abraham Ehemba

AbrahamIl était mon ami, et celui grâce à qui tout a été possible : Abraham Ehemba, 34 ans, journaliste sénégalais, "casaçais", nous a quitté le 30 août à la suite d'une "longue maladie", une hépatite B qui aurait mal tournée. J'ai appris sa disparition un peu tard, cette semaine, par nos amis communs de Dakar et de Ziguinchor : cette disparition est si brutale. De nombreux hommages lui ont été rendus au Sénégal par ses confrères, ses amis et sa famille sont encore sous le choc, je pense à eux et partage leur peine. Il a été inhumé dans son village natal le 3 septembre, à Edioungo en Casamance. Ce village, il m'y avait emmené en juillet 2007 pour me présenter sa famille, ses amis d'enfance et partager avec moi un peu de sa culture.

Mes premiers reportages sur le continent africain en 2007 n'auraient pu être possibles sans lui. Je cherchais alors à réaliser des interviews de rebellions africaines. Spécialiste de la question casamançaise, il me permettra de rencontrer l'Atika, branche armée du MFDC (interview ici), mais aussi me fera bénéficier de tout le réseau Diola (ethnie majoritaire en Casamance et fondatrice du MFDC) tout au long de mon périple au Sénégal. Nous envisagions aller rencontrer d'autres rébellions africaines ensemble. Abraham était brillant et toujours enclin à apporter son soutien, il était la terranga incarnée, un puits de connaissances intarissable et d'une humilité rare.

Je retiendrai entres autres ton rire, si communicatif. Et comme je ne crois pas au néant, je suppose que tu veilleras d'où tu es sur ceux qui t'aiment.

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01 juillet 2009

Extraction pétrolière au Nigéria : exploitation inhumaine

AMNESTY_BLOGAmnesty International France s'attaque à l'impunité des sociétés internationales qui exploitent les ressources pétrolière, gazière et minière en Afrique. Son premier rapport dénonce cinquante années de pollution et de droits humains bafoués par la société Shell dans le Delta du Niger.

"On estime à l'équivalent d'un Exxon Valdez par an depuis cinquante ans la quantité de pétrole déversée dans le delta du Niger": c'est avec cette image surréaliste du pétrolier américain échoué en 1989 sur les côtes de l'Alaska que Francis Perrin, porte-parole d'Amnesty International France (AIF) et directeur de la rédaction de la revue Pétrole et gaz arabe, a conclu le petit-déjeuner de presse organisé hier par l'aile française de l'ONG. Elle dénonce dans un rapport la pollution liée à l'extraction pétrolière au Nigeria. "Nigeria : Petroleum, pollution and poverty in the niger delta" est un document accablant élaboré après un an d'enquête et qui met en exergue cinquante ans d'activités industrielles au mépris des populations et de leur environnement. Le consortium pétrolier SPDC (Shell petroleum development program) et l'Etat nigérian sont particulièrement pointés du doigt : "Nous parlons de la violation massive des droits humains. Cela concerne plusieurs millions de personnes", souligne encore Francis Perrin.

Ainsi, outre le déversement des huiles dans la nature, "le torchage des gaz provoque des troubles visuels, respiratoires et des nausées", rapporte encore AIF.  Cette pratique a pourtant été interdite par le gouvernement fédéral en 2005 mais aucune société n'a jusqu'à maintenant respecté la loi. Concernant les huiles, il semble que l'activité plus visible depuis 2005 du Mouvement d'émancipation du delta du Niger (Mend), groupe rebelle qui a officiellement déclaré la guerre aux compagnies pétrolières et qui pratique notamment des enlèvements, camoufle un manque évident d'entretien des infrastructures. En effet, si la rébellion et la population pratiquent régulièrement le siphonnage et  des actes de sabotage sur les pipelines, la corrosion des infrastructures est elle aussi la cause des fuites importantes dans tout le delta, selon des constatations réalisées sur place par l'ONG : "Les compagnies pétrolières étaient presque plus transparentes avant les activités du Mend" précise Francis Perrin. Les activités terroristes de la rébellion servent les compagnies qui se retranchent derrière pour expliquer les fuites massives dans l'environnement.

IMPUNITE. Comment expliquer que le Nigeria, premier producteur africain avec les secondes réserves de pétrole derrière la Lybie, se soit appauvri et que les conditions de vie de ses habitants se soient détériorées, alors que les revenus pétroliers depuis cinquante ans sont estimés à 600 milliards de dollars? La corruption de l'Etat et les pratiques des compagnies pétrolières consistant à bafouer les droits des populations sont une explication. Mais la non possibilité pour les peuples de se défendre devant un tribunal exacerbe cette situation. L'une des revendications d'Amnesty est de permettre un recours dans le pays d'origine de l'entreprise responsable de tels actes. "Il s'agit de mettre un terme à la culture d'impunité des entreprises", insiste le porte parole d'AIF.

Premier opérateur au Nigeria depuis cinquante ans, Shell est la cible principale d'AIF. Le consortium SPDC est conduit à 40% par ce dernier et regroupe les plus grandes sociétés mondiales telles que Total, Chevron ou encore Eni. L'ONG a décidé hier de joindre l'acte militant à la parole en allant laver de manière symbolique une station Shell dans le 19e arrondissement de Paris. Vêtus de tenues blanches et de masques, brandissant des pancartes dénonçant les pollutions dans le Delta du Niger, une douzaine de militants ont frotté avec de l'eau le sol de la station service, devant les caméras et sous les yeux médusés des clients. "Nous donnons 100 jours au nouveau président de Shell pour inverser la tendance", prévient ainsi Amnesty. "Peu importe les coûts que cela pourrait engendrer, lorsque l'on parle de droits humains, nous sommes dans le registre de l'obligation', rappelle encore Francis Perrin.

Le Nigeria est probablement un cas d'école en matière d'impunité industrielle, ce qui explique le choix d'Amnesty pour ce premier rapport. Il est par ailleurs le prélude d'un travail qui devrait durer au moins six ans et donner naissance à plusieurs publications sur l'extraction des ressources (pétrole, gaz et minerais) en Afrique.

Photo et texte de Michael Pauron © Tous droits réservés


Quelques témoignages

A_fisherman_with_his_canoe_in_Goi_c_Kadir_van_LohuizenNOOR_web"Pour pêcher, on doit pagayer pendant près de quatre heures en traversant plusieurs cours d'eau pour arriver à un endroit où la pollution est plus faible et où on peut attraper du poisson. Mais lorsqu'on les ouvre, certains poissons dégagent une odeur de pétrole brut", raconte un pêcheur au Center for Environment, Human right and development, après un déversement considérable survenu à Bodo (Ogoniland) entre aout et novembre 2008. Dans son rapport, Amnesty cite également un membre de la communauté Bodo qui explique que son peuple "meurt de faim" car la pollution est "partout, dans l'eau, l'air". "Aujourd'hui nous mourrons de faim. Il faut [que les responsables] viennent voir ce que nous vivons." (crédit photo: Kadir van Lohuizen/NOOR)

à lire également : http://www.romandie.com/infos/news2/090630165459.ref26ufz.asp ; http://environnement.blogs.liberation.fr/noualhat/2009/05/nigeria-shell-sur-le-banc-des-accus%C3%A9s.html

sites : http://www.rse-et-ped.info/ ; www.amnesty.fr ;


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17 mai 2009

Vienne : l'extrême droite défile, la gauche se mobilise

manif1"C'est terrible ce qui se passe en ce moment en Autriche": c'est avec ces mots qu'un Autrichien traduit le malaise qui saisit son pays depuis quelques années. Appareil numérique de poche à la main, ce Viennois d'une cinquantaine d'années n'en croit pas ses yeux : face à lui, plusieurs partis de gauche et d'extrême gauche sont venus en force contrecarrer, jeudi 14 mai, une démonstration de l'extrême droite portée par le FPÖ (Freedom Parti of Austria), "des fascistes" selon lui : "Il y a soixante ans, nous avons connu une histoire terrible! Ca ne doit pas recommencer", tranche-t-il. L'ancien parti du controversé ex député européen Jörg Haider, a démarré son cortège composé d'environ deux cents personnes depuis le palais d'Hofsburg avant de se diriger vers le Parlement. L'objet de ce nouveau rassemblement public est de protester contre la construction d'une mosquée. Heinz-Christian Strache, président du FPÖ, assure ne pas être "contre les mosquées", mais contre "l'anéantissement de la culture autrichienne, traditionnellement chrétienne", explique-t-il pendant le défilé. Selon lui, la société autrichienne est menacée d'islamisation, peur brandie par les manifestants devant l'estrade mobile montée non loin de l'université. "Ces gens viennent des quartiers populaires", explique une jeune passante, intriguée par le regroupement. "Il s'agit des couches sociales défavorisées", poursuit-elle comme pour s'excuser. Encadrés par la Polizei, les manifestants qui portent banderoles et ballons en forme de visage aux yeux et oreilles entravés par des mains et estampillés SPÖ (le parti social démocrate au pouvoir) sont bloqués par un barrage à quelques dizaines de mètres du parlement. Là, l'ambiance est chauffée à blanc.

Sur le chemin, quelques passants se mettent à insulter les manifestants d'extrême droite : devant le Parlement, l'extrême gauche a réussi à rassembler entre cinq cents et mille personnes pour protester contre la montée du fascisme en Autriche. "Nationaliste, Hitler! dehors!", scandent les "révolutionnaires". Plus virulents et provocateurs face aux forces de l'ordre (jets de pierres, de fusées et de bouteilles de bière), leur velléité d'en découdre avec l'extrême droite est stoppée à une centaine de mètres du rassemblement du FPÖ. La ville a été complètement quadrillée par la polizei. Selon une autre Viennoise, "les affrontements sont fréquents en ce moment et souvent ils se battent." Ceci montre bien que l'extrême droite incarnée par le FPÖ (qui prône la lutte contre l'immigration, la famille et la natalité européenne) bénéficie d'un soutien croissant de la population autrichienne. En 2006, il gagne 21 sièges, avec un score de 11,2 % aux législatives. En 2008, il obtient 18% aux élections législatives anticipées. Avec le BZÖ, parti de scission fondé par Jorg Haïder, l'extrême droite a totalisé 29%.
Photo et texte de Michael Pauron © Tous droits réservés

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14 avril 2009

Grandir dans l’Armée de résistance du seigneur


Voici le dernier sujet que j'ai réalisé en Ouganda, et qui n'a pas trouvé de journal preneur. "Le film Johnny Mad Dog" au même moment, et peut être un sujet un peu trop banal malgré son intérêt... J'ai recueilli ce témoignage, près de Gulu, dans le nord meurtri par vingt ans de guerre civile. J'espère qu'il vous touchera comme je l'ai été lors de cette rencontre. Bonne lecture.


IMG_0130Michael Acire a dix ans quand il se fait enlever par l’Armée de résistance du seigneur (LRA). La rébellion du nord de l’Ouganda se bat contre le gouvernement de Yoweri Museveni depuis 1987. Il rentre le 15 décembre 2007, à l’âge de 22 ans. Il a ouvert une petite échoppe dans son village, à Gwengdiyg, à 17 km au nord ouest de Gulu. Un polo à l’effigie d’Arsenal sur le dos, le jeune homme d’environ un mètre quatre-vingt, visage dur, me reçoit dans sa case. Il apporte du lait et des gâteaux, sa main droite est recroquevillée le long de son corps.

« Un jour de 1996, environ deux cents hommes armés ont encerclé mon village, il était environ 16 heures. J’étais à la maison avec la femme de mon oncle, mes parents étaient à un enterrement avec ma petite sœur. Ils ont crié « sortez ou nous venons vous chercher ! » Je suis sorti pieds nus. Ils m’ont demandé de prendre des chaussures, et comme je n’en avais pas, ils sont rentrés chez moi prendre une paire de tongs. Nous étions environ une quarantaine de garçons et de filles du village. Nous sommes partis à pied. »

« Après deux kilomètres de marche, nous sommes tombés sur l’armée ougandaise (UPDF). Les rebelles nous ont protégés des tirs des militaires ougandais. Nous avons encore marché environ sept kilomètres depuis les combats. Il devait être environ 20 heures quand nous nous sommes arrêtés dans le village de Patalira. Les villageois étaient cachés et les rebelles ont cuisiné avec la nourriture du village. Couché dans l’herbe, je n’ai pas dormi de la nuit. J’avais peur, je ne comprenais rien. » A son village, les parents tentent de les retrouver, en vain. « Le matin suivant, nous avons bougé plus au sud. Les rebelles kidnappaient d’autres enfants, âgés entre huit et quinze ans. Beaucoup de villageois sont tués. »

Commence alors son entraînement, près de Lamdgi : « J’apprends le nom des armes et je suis entraîné pour devenir un soldat. Les grands, séparés des plus petits dont je fais parti, sont très mal traités, battus violemment. Nous ne mangeons pas tous les jours et j’ai souvent faim. » Après seulement un mois, il part se battre. « Alors que nous allons en direction d’Alero, nous rencontrons l’armée ougandaise. Notre commandant est tué et je suis blessé au niveau de la hanche. » Huit autres enfants le portent durant la nuit jusqu’au village de Koch, à environ cinq kilomètres du lieu de bataille. « Nous volons de la nourriture au village, c’était des haricots. Les huit garçons me soignent avec de l’eau pendant trois mois. »

Voler, kidnapper et tuer
« Pour nous dissuader de fuir, ils nous disaient que le gouvernement nous tuerait maintenant que nous étions des rebelles, qu’il le verrait facilement à mes blessures. En plus, ils m’avaient dit qu’il n’y avait plus personne au village. » Michael et son groupe marchent de village en village dans le district de Pader. « En décembre 1996, nous rencontrons un groupe Soudanais. Dès lors, nous nous préparons à partir au Soudan. Nous volons de la nourriture et enlevons des enfants. »

Durant un an, à Aruu au Sud-Soudan, Michael suit « un entraînement sérieux » qui fait de lui « un vrai soldat ». « Début 1998, je repars en Ouganda, en ligne de front. Je travaille pendant deux ans. Nous volons les villageois pour manger, enlevons des enfants, tuons les gens, nous battons contre l’armée ougandaise quand nous la rencontrons. » Le jeune soldat a treize ans. « En 1999, je suis sérieusement blessé au bras droit pendant un bombardement de l’UPDF. C’était près du village d’Apar [sous conté d’Anaka, ndlr]. Je suis soigné par les rebelles avant d’être emmené à l’hôpital de Juba au Soudan puis transféré à l’hôpital de Khartoum. Des fragments de bombes se sont logés dans tout mon bras et je devais être opéré. Mais Joseph Kony refuse. Alors, je rejoins le camp. Je resterai deux années à m’occuper des plantations. »

Le gouvernement ougandais accuse le Sud-Soudan de soutenir la LRA, notamment en lui servant de base arrière. En mars 2002, le président Musevini lance l’opération « Iron Fist ». Avec un double objectif : libérer les enfants et contraindre la rébellion à quitter le Soudan. Deux milles enfants sont libérés mais la LRA intensifie ses exactions. Le groupe de Michael est mobilisé pour protéger Joseph Kony, à la frontière. « Les rebelles se sont dispersés par petits groupes. Pendant deux ans, nous allons kidnapper et tuer beaucoup de personnes. A travers le district de Soroti [Est du pays, ndlr], nous avons dû tuer deux milles personnes ! Deux fois, nous avons tué massivement. J’avais de la haine en moi, j’accomplissais ça comme une vengeance. Car, de temps en temps, nous nous mêlions à la population civile et ils allaient alerter les soldats qui revenaient pour nous tuer. Je ne faisais pas ça avec dignité. J’étais juste sans espoir.»

Aux ordres de Raska Lukwiya
« En 2005, Joseph Kony nous commande de revenir au Soudan pour supporter ses forces. Nous sommes restés cinq jours pour le protéger. Puis il nous envoie en avant. Je me bats tous les jours pendant deux semaines. Nous étions au pied d’une montagne quand Joseph nous dit de grimper. Le groupe a été divisé en deux : quinze soldats sont restés sur place pour tendre une embuscade. Deux militaires sont tués, le reste bat en retraite. Nous étions environ 150 rebelles dans les montagnes. Joseph renvoi une centaine d’entre nous en Ouganda. Le reste, dont moi, repartons au Soudan avec lui. Nous collectons de la nourriture à Pajok avant de rejoindre Aruu. Nous restons une semaine, dans la brousse, et partons à Juba où se trouve une grande partie de la rébellion. Je passe sous le commandement de Raska Lukwiya [l’un des principaux lieutenants de Joseph Kony abattu en août 2006, ndlr]. »

« En mars 2006, Lukwiya m’ordonne avec quatre autres soldats de rejoindre un autre groupe à Kilak en Ouganda. Pendant notre marche, près de Patico, nous tombons sur l’UPDF. Les combats sont violents. Je suis une nouvelle fois blessé, au mollet gauche. Je suis laissé seul. L’un de mes camarades revient et me porte. Nous décidons d’aller jusqu’à Kitgum mais, alors que nous nous cachons sur le bord de la route principale entre Lugore et Gulu, nous apercevons des soldats de l’UPDF de l’autre côté. Je suis terrifié. Finalement, ils montent à bord d’un car et nous traversons la route. Nous dormons un peu plus loin : nous n’avions pas mangé depuis deux jours, nous avions terriblement faim. »

Ils décident alors de rejoindre un groupe rebelle stationné près de Burlobo. « Un groupe de neuf rebelles était caché en embuscade. L’un d’eux me reconnaît. Je me fabrique une béquille en bambou et je pars avec eux. Mais ils marchent trop vite et je me perds. Je tombe accidentellement sur un autre groupe rebelle qui me demande qui je suis, où je vais. Pendant ce temps, Raska ne savait pas que nous avions été attaqués, ni que j’avais été blessé. Il envoie trois soldats pour nous retrouver. Les trois soldats tombent sur les quatre membres de mon groupe de départ. Ils partent à ma recherche et me retrouvent par hasard. Mais je ne peux pas marcher correctement. Ma jambe me fait mal, je ne peux pas poser le pied par terre. Alors le groupe décide de me laisser seul de nouveau. Informé, Raska vient lui-même me retrouver. Je vais rester un mois sur place avant de repartir au Soudan. »

Direction le Congo
En juillet 2006, les pourparlers de paix débutent entre Kampala et la LRA. « A ce moment, la rébellion décide de se rendre au Congo. Nous préparons la logistique et la nourriture pendant plusieurs mois. Sur notre route, au moment de traverser le Nil [Albert, au nord ouest, ndlr], nous sommes surpris par l’armée. Pendant la bataille, je m’échappe avec dix soldats. L’un d’entre nous veut rentrer chez lui. Nous avons tous des opinions différents : comment vivre ? N’allons-nous pas être poursuivis et tués, parce que nous avons été des rebelles ? Après deux jours de réflexions, nous décidons d’aller voir alentour. Nous avions peur mais, pour moi, il était temps de rentrer à la maison. Nous sommes en 2007 quand j’arrive à Kitgum. »

Recueilli, Michael est emmené dans le centre de santé de la base militaire de Gangdyang près de Gulu. « Les militaires me prennent en charge et me demandent de leur raconter toute mon histoire. Ils étaient soupçonneux, ils avaient peur que je sois un espion. Je dors sur place une nuit, puis je suis transféré à la 5e division de Pader. L’armée me demande de rejoindre ses rangs. Je refuse : je n’ai jamais choisi de me battre, j’ai été kidnappé, je ne veux plus me battre, je suis fatigué, je veux rentrer chez moi. Je reste deux semaines dans la 5e division. J’y retrouve d’autres rebelles échappés. Pendant cette période, nous sommes cachés à tous les visiteurs, je ne sais pas pourquoi. Je réussis néanmoins à parler avec une personne de la Christian Childrens Fund qui me sort et me gardent deux jours avant de m’emmener à Gulu. »

Après un mois et demi, le 15 décembre 2007, le calvaire de Michael prend définitivement fin. Son père, persuadé que son fils est mort, vient enfin le chercher au centre de la Gulu Support The Children Organisation (Gusco). « Entre temps, ma mère et ma sœur sont mortes. Au départ, j’avais beaucoup de mal à regarder les gens. J’ai réalisé qu’il y avait des lois et que, peut être, je pouvais être arrêté et poursuivi. Puis, on m’a expliqué que je ne risquais rien car j’avais été enlevé alors que je n’étais qu’un enfant. Que tout ce temps avait été comme si j’avais été en prison. » Le jeune homme suit les actualités, pour savoir où se trouve la rébellion, si l’accord de paix est signé : « Aujourd’hui, je n’ai pas peur de l’avenir, le passé, c’est le passé. » Selon l’Unicef, il resterait entre 800 et 3000 enfants ougandais dans les rangs de la LRA.
Recueilli par Michael Pauron


La LRA poursuit ses activités dans le Nord-Congo
L’Armée de résistance du seigneur, LRA, réfugiée au Nord-Est de la RDC, est toujours active. Mi-octobre dernier, une centaine de villageois ont été tués, leurs corps retrouvés dans une rivière, une exaction confirmée par le responsable même de la LRA, Joseph Kony. Quelque quatre-vingt enfants ont disparu. Par ailleurs, Kony aurait vendu 30000 enfants au Darfour. Ces révélations ont été faites par le ministère ougandais des Enfants et de la Jeunesse le 21 octobre. Lorsque l’Unicef avait demandé à Kony de relâcher tous les enfants soldats, le chef rebelle avait affirmé ne plus en avoir. « Ceci confirme nos informations selon lesquels Kony aurait vendu nos enfants au Darfour », a réagit le Major Kinobe, secrétaire d’Etat aux enfants et à la jeunesse (Minister of State for Youth And Children Afairs). Durant trois mois, une offensive conjointe de l’Ouganda et du Sud-Soudan a tenté de mettre fin aux activités de la LRA. Malgré les milliers de mort et les centaines de milliers de déplacés, la rébellion était toujours active. Fin mars, l’émissaire de l’ONU, l’ancien président du Mozambique Joachim Chissano, est venu dans la région pour renouer le dialogue et tenter de faire signer définitivement le traité de paix. Le mandat d’arrêt de la CPI pour crime contre l’humanité à l’encontre des chefs rebelles demeure le point d’achoppement des négociations. M.P


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06 janvier 2009

Meilleurs voeux

Une nouvelle année commence. Je vous souhaite tous mes voeux de bonheur pour 2009. Une pensée pour toutes les personnes que j'ai pu rencontrer lors de mes périples, au Sénégal, au Vietnam, en Ouganda, mais aussi tous ceux que j'ai pu croiser lors de mes reportages en France.

Mes voeux ? Moins d'individualisme, plus d'éthique, plus de partage, moins de journalistes en prison, moins de censure de la presse. Pour ma part, j'espère pouvoir concrétiser un nouveau projet. Je ne manquerai pas d'en écrire les détails sur ce blog.

A bientôt !

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29 octobre 2008

"Tu reviens quand?"

Ma derniere journee complete s'acheve et encore une fois je n'ai pas le temps de dire au revoir a tout le monde. Au revoir la communaute gay, par sms ou telephone malheureusement ; au revoir Gulu, les ONG et les contacts ; Au revoir Paul, le Congolais que je vais voir ce soir, pour une derniere biere. Le plus long probablement et le plus penible, sera l'au revoir, demain, aux enfants, a la famille Jimmy Serugo et a Kathy qui ne m'aura supporte jusqu'au bout...

Certains des lecteurs qui ont l'habitude de suivre mes peregrinations ne seront, bien sur, pas etonnes de lire que tous ces amis n'ont qu'une question au bout des levres : "Tu reviens quand?" Et ils ne seront pas etonnes de lire ma reponse : "Je ne sais pas." Une chose est sure, ce mois fut complet et bien rempli. J'ai aujourd'hui l'impression de me sentir a peu pres a l'aise dans ce pays que je decouvrais il y a vingt-cinq jours. Je ne le "connais" pas vraiment, j'y ai simplement developpe certaines habitudes, acquis certains reperes, et ce que voient mes yeux ne me semble plus tout a fait nouveau. Il est tant pour moi de retourner en France, et de laisser encore un peu de moi ici. Jusqu'au prochain depart.

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28 octobre 2008

Derriere les "Muzungo"

Je suis de nouveau confronté a une question récurrente de petit blanc en Afrique. Je reviens d’une visite au quotidien New Vision avec Kathy : sa sœur, qui travaille aux ressources humaines du journal, nous y a convié. Nous passons devant plusieurs boda boda pour rejoindre un taxi et rentrer. Les boda boda parlent en Ougandais. Kathy trouve important de m’expliquer ce qui se dit : ils se sont adressés a Kathy, « comment peux-tu nous laisser pour lui ? » Au dela du fait que leur supposition que nous soyons un couple soit hasardeuse (un homme blanc avec une ougandaise est-il forcement en couple avec?), je me retrouve de suite en colere contre cette nouvelle reflexion. Deja avant mon depart pour Gulu, a cote de la maison, une petite fille qui m'avait interpelle "Muzungo", avait lance a Kathy qu'elle etait une prostituee...

Une allusion a la couleur de ma peau : « Comment peux tu laisser les Africains pour aller avec un Blanc ? » Derrière les « Muzungo » rieurs répétés a longueur de journée par les enfants, derrière certains sourires, se cache une certaine réalité qu’il est parfois difficile d’accepter de voir : un racisme latent. Suis-je le responsable des siècles d’esclavage, d’humiliation subit par le peuple noir ? Je suis évidemment compréhensif, comment pourrais-je ne pas comprendre alors même que dans mon propre pays, patrie des droits de l’Homme, un certain pourcentage continue d’être raciste avant d’aller supporter notre équipe de foot nationale multicolore ? Continue de se distraire sur des histoires drôles portant sur la couleur ou l’appartenance religieuse de l’autre ? Mais dois je supporter le fardeau des erreurs passées ? Suis-je responsable de la bêtise humaine ? Sortirons nous un jour de cette impasse ? Verrons nous un jour l’autre, non sans ignorer sa couleur, au même titre que nous n’ignorons pas la couleur des cheveux ou des yeux, mais sans y percevoir une frontière inébranlable et hermetique, une difference redibitoire ? Le verrons nous un jour simplement comme son égal? J’apprends chaque jour au contact des peuples, leur couleur m’est tout aussi peu importante que la couleur des yeux et des cheveux. Leur vie, leur culture, leurs connaissances m’importent plus, au point que je ne me distingue plus blanc… mais on me le rappelle, sans cesse. Autant je ne peux que rire avec les enfants, autant je ne peux que me révolter devant certaines réflexions. Combat vain ? Juste retour des choses ? Encore une fois, je n’ai pas de réponse, juste des questions, parfois de la colère, mais surtout la peur que nous ne vivions jamais autrement.

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23 octobre 2008

8400 enfants pris en charge par Gusco

Gusco est une organisation ougandaise supportee par Unicef et une autre ONG Danoise. Fondee en 1994, elle a pour objectif de recueillir et de rehabilite les anciens enfants soldats et toutes les personnes affectees par la guerre en Ouganda. "Lorsqu'un enfant arrive, il est immediatement pris en charge a l'infirmerie. Puis, si besoin, nous le transferons a l'hopital", m'explique Henri, responsable du service communication, tout en me faisant visiter le centre. A l'accueil, Peter m'ouvre les bras, il fut l'un de mes traducteurs lors de l'entretien avec Michael, l'ancien enfant soldat.

Des baraques pour les chambres, une cantine, des salles de classe et des ateliers forment le centre. "Aujourd'hui, nous n'avons plus d'enfants soldat en transit", poursuit Henri. Les enfants restent environ vingt-et-un jours, le temps que Gusco retrace leur parcours et retrouve leur famille. "S'ils sont orphelins, nous nous efforcons de retrouver un membre de la famille ou de le placer dans une famille d'accueil." Pourtant, un groupe de jeunes concentres sur un etabli attire mon attention : "Une fois places dans des communautes, les jeunes peuvent venir ici suivre une formation pratique pour les plus ages, des cours pour les plus jeunes." Le centre a accueilli quelque 8400 ex-enfants soldats depuis sa creation. Bien sur, l'actualite est sur toutes les levres, a savoir la vente par Kony, chef de la LRA, de 30 000 enfants au Darfour. "Je ne sais pas comment l'ONU va se debrouiller pour les rapatrier, estime Henri, ils sont dans les rangs de l'armee soudanaise maintenant, ca va etre complique."

Michael est passe par ce centre. J'apprends ainsi que Gusco travaille avec Unicef pour estimer le coup d'une intervention chirurgicale et lui permettre de retrouver l'usage de son bras droit : "Il a sept fragments de grenade a enlever", conclut henri.

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