14 avril 2009
Grandir dans l’Armée de résistance du seigneur
Voici le dernier sujet que j'ai réalisé en Ouganda, et qui n'a pas trouvé de journal preneur. "Le film Johnny Mad Dog" au même moment, et peut être un sujet un peu trop banal malgré son intérêt... J'ai recueilli ce témoignage, près de Gulu, dans le nord meurtri par vingt ans de guerre civile. J'espère qu'il vous touchera comme je l'ai été lors de cette rencontre. Bonne lecture.
Michael Acire a dix ans quand il se fait enlever par l’Armée de résistance du seigneur (LRA). La rébellion du nord de l’Ouganda se bat contre le gouvernement de Yoweri Museveni depuis 1987. Il rentre le 15 décembre 2007, à l’âge de 22 ans. Il a ouvert une petite échoppe dans son village, à Gwengdiyg, à 17 km au nord ouest de Gulu. Un polo à l’effigie d’Arsenal sur le dos, le jeune homme d’environ un mètre quatre-vingt, visage dur, me reçoit dans sa case. Il apporte du lait et des gâteaux, sa main droite est recroquevillée le long de son corps.
« Un jour de 1996, environ deux cents hommes armés ont encerclé mon village, il était environ 16 heures. J’étais à la maison avec la femme de mon oncle, mes parents étaient à un enterrement avec ma petite sœur. Ils ont crié « sortez ou nous venons vous chercher ! » Je suis sorti pieds nus. Ils m’ont demandé de prendre des chaussures, et comme je n’en avais pas, ils sont rentrés chez moi prendre une paire de tongs. Nous étions environ une quarantaine de garçons et de filles du village. Nous sommes partis à pied. »
« Après deux kilomètres de marche, nous sommes tombés sur l’armée ougandaise (UPDF). Les rebelles nous ont protégés des tirs des militaires ougandais. Nous avons encore marché environ sept kilomètres depuis les combats. Il devait être environ 20 heures quand nous nous sommes arrêtés dans le village de Patalira. Les villageois étaient cachés et les rebelles ont cuisiné avec la nourriture du village. Couché dans l’herbe, je n’ai pas dormi de la nuit. J’avais peur, je ne comprenais rien. » A son village, les parents tentent de les retrouver, en vain. « Le matin suivant, nous avons bougé plus au sud. Les rebelles kidnappaient d’autres enfants, âgés entre huit et quinze ans. Beaucoup de villageois sont tués. »
Commence alors son entraînement, près de Lamdgi : « J’apprends le nom des armes et je suis entraîné pour devenir un soldat. Les grands, séparés des plus petits dont je fais parti, sont très mal traités, battus violemment. Nous ne mangeons pas tous les jours et j’ai souvent faim. » Après seulement un mois, il part se battre. « Alors que nous allons en direction d’Alero, nous rencontrons l’armée ougandaise. Notre commandant est tué et je suis blessé au niveau de la hanche. » Huit autres enfants le portent durant la nuit jusqu’au village de Koch, à environ cinq kilomètres du lieu de bataille. « Nous volons de la nourriture au village, c’était des haricots. Les huit garçons me soignent avec de l’eau pendant trois mois. »
Voler, kidnapper et tuer
« Pour nous dissuader de fuir, ils nous disaient que le gouvernement nous tuerait maintenant que nous étions des rebelles, qu’il le verrait facilement à mes blessures. En plus, ils m’avaient dit qu’il n’y avait plus personne au village. » Michael et son groupe marchent de village en village dans le district de Pader. « En décembre 1996, nous rencontrons un groupe Soudanais. Dès lors, nous nous préparons à partir au Soudan. Nous volons de la nourriture et enlevons des enfants. »
Durant un an, à Aruu au Sud-Soudan, Michael suit « un entraînement sérieux » qui fait de lui « un vrai soldat ». « Début 1998, je repars en Ouganda, en ligne de front. Je travaille pendant deux ans. Nous volons les villageois pour manger, enlevons des enfants, tuons les gens, nous battons contre l’armée ougandaise quand nous la rencontrons. » Le jeune soldat a treize ans. « En 1999, je suis sérieusement blessé au bras droit pendant un bombardement de l’UPDF. C’était près du village d’Apar [sous conté d’Anaka, ndlr]. Je suis soigné par les rebelles avant d’être emmené à l’hôpital de Juba au Soudan puis transféré à l’hôpital de Khartoum. Des fragments de bombes se sont logés dans tout mon bras et je devais être opéré. Mais Joseph Kony refuse. Alors, je rejoins le camp. Je resterai deux années à m’occuper des plantations. »
Le gouvernement ougandais accuse le Sud-Soudan de soutenir la LRA, notamment en lui servant de base arrière. En mars 2002, le président Musevini lance l’opération « Iron Fist ». Avec un double objectif : libérer les enfants et contraindre la rébellion à quitter le Soudan. Deux milles enfants sont libérés mais la LRA intensifie ses exactions. Le groupe de Michael est mobilisé pour protéger Joseph Kony, à la frontière. « Les rebelles se sont dispersés par petits groupes. Pendant deux ans, nous allons kidnapper et tuer beaucoup de personnes. A travers le district de Soroti [Est du pays, ndlr], nous avons dû tuer deux milles personnes ! Deux fois, nous avons tué massivement. J’avais de la haine en moi, j’accomplissais ça comme une vengeance. Car, de temps en temps, nous nous mêlions à la population civile et ils allaient alerter les soldats qui revenaient pour nous tuer. Je ne faisais pas ça avec dignité. J’étais juste sans espoir.»
Aux ordres de Raska Lukwiya
« En 2005, Joseph Kony nous commande de revenir au Soudan pour supporter ses forces. Nous sommes restés cinq jours pour le protéger. Puis il nous envoie en avant. Je me bats tous les jours pendant deux semaines. Nous étions au pied d’une montagne quand Joseph nous dit de grimper. Le groupe a été divisé en deux : quinze soldats sont restés sur place pour tendre une embuscade. Deux militaires sont tués, le reste bat en retraite. Nous étions environ 150 rebelles dans les montagnes. Joseph renvoi une centaine d’entre nous en Ouganda. Le reste, dont moi, repartons au Soudan avec lui. Nous collectons de la nourriture à Pajok avant de rejoindre Aruu. Nous restons une semaine, dans la brousse, et partons à Juba où se trouve une grande partie de la rébellion. Je passe sous le commandement de Raska Lukwiya [l’un des principaux lieutenants de Joseph Kony abattu en août 2006, ndlr]. »
« En mars 2006, Lukwiya m’ordonne avec quatre autres soldats de rejoindre un autre groupe à Kilak en Ouganda. Pendant notre marche, près de Patico, nous tombons sur l’UPDF. Les combats sont violents. Je suis une nouvelle fois blessé, au mollet gauche. Je suis laissé seul. L’un de mes camarades revient et me porte. Nous décidons d’aller jusqu’à Kitgum mais, alors que nous nous cachons sur le bord de la route principale entre Lugore et Gulu, nous apercevons des soldats de l’UPDF de l’autre côté. Je suis terrifié. Finalement, ils montent à bord d’un car et nous traversons la route. Nous dormons un peu plus loin : nous n’avions pas mangé depuis deux jours, nous avions terriblement faim. »
Ils décident alors de rejoindre un groupe rebelle stationné près de Burlobo. « Un groupe de neuf rebelles était caché en embuscade. L’un d’eux me reconnaît. Je me fabrique une béquille en bambou et je pars avec eux. Mais ils marchent trop vite et je me perds. Je tombe accidentellement sur un autre groupe rebelle qui me demande qui je suis, où je vais. Pendant ce temps, Raska ne savait pas que nous avions été attaqués, ni que j’avais été blessé. Il envoie trois soldats pour nous retrouver. Les trois soldats tombent sur les quatre membres de mon groupe de départ. Ils partent à ma recherche et me retrouvent par hasard. Mais je ne peux pas marcher correctement. Ma jambe me fait mal, je ne peux pas poser le pied par terre. Alors le groupe décide de me laisser seul de nouveau. Informé, Raska vient lui-même me retrouver. Je vais rester un mois sur place avant de repartir au Soudan. »
Direction le Congo
En juillet 2006, les pourparlers de paix débutent entre Kampala et la LRA. « A ce moment, la rébellion décide de se rendre au Congo. Nous préparons la logistique et la nourriture pendant plusieurs mois. Sur notre route, au moment de traverser le Nil [Albert, au nord ouest, ndlr], nous sommes surpris par l’armée. Pendant la bataille, je m’échappe avec dix soldats. L’un d’entre nous veut rentrer chez lui. Nous avons tous des opinions différents : comment vivre ? N’allons-nous pas être poursuivis et tués, parce que nous avons été des rebelles ? Après deux jours de réflexions, nous décidons d’aller voir alentour. Nous avions peur mais, pour moi, il était temps de rentrer à la maison. Nous sommes en 2007 quand j’arrive à Kitgum. »
Recueilli, Michael est emmené dans le centre de santé de la base militaire de Gangdyang près de Gulu. « Les militaires me prennent en charge et me demandent de leur raconter toute mon histoire. Ils étaient soupçonneux, ils avaient peur que je sois un espion. Je dors sur place une nuit, puis je suis transféré à la 5e division de Pader. L’armée me demande de rejoindre ses rangs. Je refuse : je n’ai jamais choisi de me battre, j’ai été kidnappé, je ne veux plus me battre, je suis fatigué, je veux rentrer chez moi. Je reste deux semaines dans la 5e division. J’y retrouve d’autres rebelles échappés. Pendant cette période, nous sommes cachés à tous les visiteurs, je ne sais pas pourquoi. Je réussis néanmoins à parler avec une personne de la Christian Childrens Fund qui me sort et me gardent deux jours avant de m’emmener à Gulu. »
Après un mois et demi, le 15 décembre 2007, le calvaire de Michael prend définitivement fin. Son père, persuadé que son fils est mort, vient enfin le chercher au centre de la Gulu Support The Children Organisation (Gusco). « Entre temps, ma mère et ma sœur sont mortes. Au départ, j’avais beaucoup de mal à regarder les gens. J’ai réalisé qu’il y avait des lois et que, peut être, je pouvais être arrêté et poursuivi. Puis, on m’a expliqué que je ne risquais rien car j’avais été enlevé alors que je n’étais qu’un enfant. Que tout ce temps avait été comme si j’avais été en prison. » Le jeune homme suit les actualités, pour savoir où se trouve la rébellion, si l’accord de paix est signé : « Aujourd’hui, je n’ai pas peur de l’avenir, le passé, c’est le passé. » Selon l’Unicef, il resterait entre 800 et 3000 enfants ougandais dans les rangs de la LRA.
Recueilli par Michael Pauron
La LRA poursuit ses activités dans le Nord-Congo
L’Armée de résistance du seigneur, LRA, réfugiée au Nord-Est de la RDC, est toujours active. Mi-octobre dernier, une centaine de villageois ont été tués, leurs corps retrouvés dans une rivière, une exaction confirmée par le responsable même de la LRA, Joseph Kony. Quelque quatre-vingt enfants ont disparu. Par ailleurs, Kony aurait vendu 30000 enfants au Darfour. Ces révélations ont été faites par le ministère ougandais des Enfants et de la Jeunesse le 21 octobre. Lorsque l’Unicef avait demandé à Kony de relâcher tous les enfants soldats, le chef rebelle avait affirmé ne plus en avoir. « Ceci confirme nos informations selon lesquels Kony aurait vendu nos enfants au Darfour », a réagit le Major Kinobe, secrétaire d’Etat aux enfants et à la jeunesse (Minister of State for Youth And Children Afairs). Durant trois mois, une offensive conjointe de l’Ouganda et du Sud-Soudan a tenté de mettre fin aux activités de la LRA. Malgré les milliers de mort et les centaines de milliers de déplacés, la rébellion était toujours active. Fin mars, l’émissaire de l’ONU, l’ancien président du Mozambique Joachim Chissano, est venu dans la région pour renouer le dialogue et tenter de faire signer définitivement le traité de paix. Le mandat d’arrêt de la CPI pour crime contre l’humanité à l’encontre des chefs rebelles demeure le point d’achoppement des négociations. M.P




