29 octobre 2008
"Tu reviens quand?"
Ma derniere journee complete s'acheve et encore une fois je n'ai pas le temps de dire au revoir a tout le monde. Au revoir la communaute gay, par sms ou telephone malheureusement ; au revoir Gulu, les ONG et les contacts ; Au revoir Paul, le Congolais que je vais voir ce soir, pour une derniere biere. Le plus long probablement et le plus penible, sera l'au revoir, demain, aux enfants, a la famille Jimmy Serugo et a Kathy qui ne m'aura supporte jusqu'au bout...
Certains des lecteurs qui ont l'habitude de suivre mes peregrinations ne seront, bien sur, pas etonnes de lire que tous ces amis n'ont qu'une question au bout des levres : "Tu reviens quand?" Et ils ne seront pas etonnes de lire ma reponse : "Je ne sais pas." Une chose est sure, ce mois fut complet et bien rempli. J'ai aujourd'hui l'impression de me sentir a peu pres a l'aise dans ce pays que je decouvrais il y a vingt-cinq jours. Je ne le "connais" pas vraiment, j'y ai simplement developpe certaines habitudes, acquis certains reperes, et ce que voient mes yeux ne me semble plus tout a fait nouveau. Il est tant pour moi de retourner en France, et de laisser encore un peu de moi ici. Jusqu'au prochain depart.
28 octobre 2008
Derriere les "Muzungo"
Je suis de nouveau confronté a une question récurrente de petit blanc en Afrique. Je reviens d’une visite au quotidien New Vision avec Kathy : sa sœur, qui travaille aux ressources humaines du journal, nous y a convié. Nous passons devant plusieurs boda boda pour rejoindre un taxi et rentrer. Les boda boda parlent en Ougandais. Kathy trouve important de m’expliquer ce qui se dit : ils se sont adressés a Kathy, « comment peux-tu nous laisser pour lui ? » Au dela du fait que leur supposition que nous soyons un couple soit hasardeuse (un homme blanc avec une ougandaise est-il forcement en couple avec?), je me retrouve de suite en colere contre cette nouvelle reflexion. Deja avant mon depart pour Gulu, a cote de la maison, une petite fille qui m'avait interpelle "Muzungo", avait lance a Kathy qu'elle etait une prostituee...
Une allusion a la couleur de ma peau : « Comment peux tu laisser les Africains pour aller avec un Blanc ? » Derrière les « Muzungo » rieurs répétés a longueur de journée par les enfants, derrière certains sourires, se cache une certaine réalité qu’il est parfois difficile d’accepter de voir : un racisme latent. Suis-je le responsable des siècles d’esclavage, d’humiliation subit par le peuple noir ? Je suis évidemment compréhensif, comment pourrais-je ne pas comprendre alors même que dans mon propre pays, patrie des droits de l’Homme, un certain pourcentage continue d’être raciste avant d’aller supporter notre équipe de foot nationale multicolore ? Continue de se distraire sur des histoires drôles portant sur la couleur ou l’appartenance religieuse de l’autre ? Mais dois je supporter le fardeau des erreurs passées ? Suis-je responsable de la bêtise humaine ? Sortirons nous un jour de cette impasse ? Verrons nous un jour l’autre, non sans ignorer sa couleur, au même titre que nous n’ignorons pas la couleur des cheveux ou des yeux, mais sans y percevoir une frontière inébranlable et hermetique, une difference redibitoire ? Le verrons nous un jour simplement comme son égal? J’apprends chaque jour au contact des peuples, leur couleur m’est tout aussi peu importante que la couleur des yeux et des cheveux. Leur vie, leur culture, leurs connaissances m’importent plus, au point que je ne me distingue plus blanc… mais on me le rappelle, sans cesse. Autant je ne peux que rire avec les enfants, autant je ne peux que me révolter devant certaines réflexions. Combat vain ? Juste retour des choses ? Encore une fois, je n’ai pas de réponse, juste des questions, parfois de la colère, mais surtout la peur que nous ne vivions jamais autrement.
27 octobre 2008
Boeuf bourguignon
Dimanche a été baptisé “French day”. Pour l’occasion, j’ai cuisiné un boeuf bourguignon, un plat qui me semblait approprié en cette saison… même si ici, l’automne ressemble plutôt a un été (pluvieux). Premier challenge : trouver tous les produits nécessaires pour ce plat typiquement francais. Direction le supermarché avec Flavia, la femme de Jimmy. J’y trouve a peu près tout, dont le vin en provenance d’Afrique du sud que j’ai déjà pu goûter. S’il ne vaut pas un bon Bourgogne, il ira parfaitement pour cuisiner et accompagner le plat, il a un coté bon Cote du Rhône. Il manque la viande : celle sous barquette ne m’inspire pas et Flavia me propose de l’acheter sur le marché Kintitalia non loin de la maison. A la sortie du magasin, un garde armé me demande le ticket de caisse, qu’il raye de sa signature.
Au marché, quatre cabanes de bouchers se battent en duel pour attirer les clients a l'aide de rabatteurs. La viande suspendue à des crochets a l’extérieur attire les mouches, et nous. Je laisse Flavia négocier un kilo de bœuf que le boucher découpera à la machette. De retour a la maison, Maggy me saute dessus et veut a tout prix m’aider : elle épluchera les carottes et les pommes de terre. Grâce, la domestique, regarde la scène amusée, elle est très sceptique quant a mes compétences culinaires (la cuisine est son domaine réservé), et j’ai besoin d’elle pour allumer la cuisinière au charbon.
Une fois lancée, la chaleur est très vive, parfaite pour saisir, mais compliquée a maîtriser pour faire mijoter : Grâce utilise des peaux de banane pour atténuer le feu, et retire quelques charbons ardents si nécessaire. Apres trois heures de cuisson, le plat est enfin prêt. Pour l’occasion, Jimmy dresse la table dehors. Flavia demande a Grâce de préparer quelques agréments, au cas ou… Je dois reconnaître m’être bien débrouillé avec les moyens du bord puisque, même moi, j’en ai repris. Toute la famille a été conquise, Grâce est venue me remercier et me complimenter. Et je crois que la cuisine française a marqué un point dans le cœur ougandais.
23 octobre 2008
8400 enfants pris en charge par Gusco
Gusco est une organisation ougandaise supportee par Unicef et une autre ONG Danoise. Fondee en 1994, elle a pour objectif de recueillir et de rehabilite les anciens enfants soldats et toutes les personnes affectees par la guerre en Ouganda. "Lorsqu'un enfant arrive, il est immediatement pris en charge a l'infirmerie. Puis, si besoin, nous le transferons a l'hopital", m'explique Henri, responsable du service communication, tout en me faisant visiter le centre. A l'accueil, Peter m'ouvre les bras, il fut l'un de mes traducteurs lors de l'entretien avec Michael, l'ancien enfant soldat.
Des baraques pour les chambres, une cantine, des salles de classe et des ateliers forment le centre. "Aujourd'hui, nous n'avons plus d'enfants soldat en transit", poursuit Henri. Les enfants restent environ vingt-et-un jours, le temps que Gusco retrace leur parcours et retrouve leur famille. "S'ils sont orphelins, nous nous efforcons de retrouver un membre de la famille ou de le placer dans une famille d'accueil." Pourtant, un groupe de jeunes concentres sur un etabli attire mon attention : "Une fois places dans des communautes, les jeunes peuvent venir ici suivre une formation pratique pour les plus ages, des cours pour les plus jeunes." Le centre a accueilli quelque 8400 ex-enfants soldats depuis sa creation. Bien sur, l'actualite est sur toutes les levres, a savoir la vente par Kony, chef de la LRA, de 30 000 enfants au Darfour. "Je ne sais pas comment l'ONU va se debrouiller pour les rapatrier, estime Henri, ils sont dans les rangs de l'armee soudanaise maintenant, ca va etre complique."
Michael est passe par ce centre. J'apprends ainsi que Gusco travaille avec Unicef pour estimer le coup d'une intervention chirurgicale et lui permettre de retrouver l'usage de son bras droit : "Il a sept fragments de grenade a enlever", conclut henri.
22 octobre 2008
30 000 enfants ougandais au Darfour
Joseph Kony, chef de la rebellion ougandaise LRA (Armee de liberation du seigneur), semble avoir trouve un nouveau moyen de subsistance. Alors que la rebellion s'est deplacee au Congo (depuis les negociations de paix en juillet 2006), ou elle poursuit ses activites de rapt d'enfants, il semblerait qu'elle profite d'un autre conflit, celui du Darfour, au Soudan, pour se refaire une sante financiere.
Selon le quotidien ougandais Daily Monitor, 30 000 enfants ougandais auraient ete vendus aux rebelles du Darfour. Cette estimation a ete revelee hier par le ministre de l'Interieur ougandais, le Dr Stephen Kagoda. Pour la plupart, ils auraient rejoint les rangs de la rebellion soudanaise, en tant que soldat. Pour les filles, elles seraient probablement devenues les esclaves sexuelles de Soudanais, ainsi que le pratique lui-meme Joseph Kony : ce dernier aurait ainsi un harem de soixante femmes.
Le journal indique de ce fait que les propos de Kony selon lesquels ils n'auraient plus d'enfants soldats ougandais dans ses rangs, seraient vrais. Il les aurait tous vendus.
21 octobre 2008
Rapidement...
Une journee exceptionnelle, pleine d'emotions. Quatre heures a discuter dans la case de Michael. Quatre heures pour raconter douze annees d'enfer dans les rangs de la LRA, la rebellion ougandaise. Quatre heures de recit en Acholi, traduit par Peter et Flora de l'organisation Gusco. Quatre heures a fixer dans les yeux ce jeune homme de 22 ans dont l'histoire depasse tous ce que je pouvais imaginer. Les blessures, physiques bien sure, et psychologiques. Douze annees a sillonner le nord de l'Ouganda, a rejoindre les camps du sud Soudan.
Son village est a une vingtaine de kilometres de Gulu, au nord. Il y a ouvert une petite echoppe cette annee, il n'est rentre que debut 2008 chez lui. Handicape du bras droit, il voudrait se faire operer, une operation que lui refusera la rebellion lors d'une blessure au combat. Il y a tant a dire, et tant a ecrire, je dois m'y mettre. J'arrive au bout de ce que je cherchais ici. Encore quelques interviews, et la boucle sera bouclee encore une fois.
20 octobre 2008
10000 deplaces depuis dix ans...
« Nous allons prendre un boda boda pour se rendre au camp. » Après le service a l'eglise de dimanche, Chris m’emmène dans un camp de déplacés. Cinq kilomètres de pistes de terre, à travers la forêt, au milieu des champs et des villages traditionnels : sur le chemin, des femmes avec leur enfant dans le dos, bidons d’eau, paniers et autres paquets en équilibre sur la tête, hommes sur ou à côté des vélos chargés de bois, de maniocs, enfants au milieu de la route en train de pousser un pneu avant de disparaître dans les champs de maïs. Bien souvent, on ne distingue que les toits de pailles des cases, les femmes en pagne bleus et jaunes s’affairent dans les champs autour, les jambes droites, penchees a la besogne, le derriere tendu vers le ciel. Nos boda boda zigzaguent entre les trous, les arbres et les flaques d’eau formées durant la nuit orageuse que nous avons eue.
Vingt minutes plus tard, nous laissons nos transports sur le bord de la route pour nous enfoncer entre les cases, baissant la tête pour ne pas s’écorcher les yeux aux extrémités des toits de chaume. « Il s’agit du camp d’Unyama », me présente Chris, « ce n’est pas un village, tous ces gens ont fui les leurs il y a dix ans maintenant ». Ils ont fuit la rébellion plus au Nord bien sûr, la peur au ventre d'etre non seulement tues, mais également de voir leurs enfants enrôlés de force dans les rangs de la LRA. « Environ 10000 personnes vivent ici. » Quelques enfants sortent la tete des cases en terre, ici un bras, une jambe et une tete dans l'encadrement de la porte. La, une femme en train de triller les grains de mais a l'ombre d'un arbre, encore des enfants, qui jouent, l'un nu appuye contre un piquet.
Qui a construit ces cases ? « Ce sont eux. » Contrairement à ce que je pensais, le gouvernement n’a pas versé un centime. Envisagent-ils, désormais que la paix semble revenue, retourner un jour dans leurs villages ? « Certains sont déjà rentrés dans les villages les plus proches que tu peux apercevoir au loin dans les collines. Petit à petit, ils rentrent », cela prendra du temps. Nous nous faufilons une bonne heure durant, à la rencontre des villageois intrigués par ce « Munu », blanc en Acholi, appareil photo en bandoulière.
Chris veut me faire manger dans un restaurant typique non loin du camp. Ferme. Nous rentrons sur Gulu, il connait un autre restaurant, evidemment. Pommes de terre douces, trempees dans une sauce marron epaisse et delicieuse (dont je n'ai pas encore compris le contenu), avec les doigts, bien sur. Il me promet que, mercredi, nous irons manger du rat.
19 octobre 2008
Quelques digressions personnelles sur la place de la religion
De nouveau, ce matin de 10 a 12 heures, je prends un bain de Gospel, dans l’église KPC de Gulu cette fois. Moins de faste qu’à Kampala, mais une ferveur toute aussi profonde. Je suis au troisième rang, siège extérieur de la rangée, l’appareil photo prêt à l’emploi. J’apprécie volontiers le Gospel : j’en frissonne, a entendre ces voix, ce public qui reprend en chœur des couplets appris par coeur, ce rythme qui vous pénètre, je peux comprendre certaines personnes qui tombent en transe, peut être moi aussi je pourrais, si je ne voulais rester lucide pour mieux enregistrer ce que mes yeux et mes oreillent decouvrent. Le pasteur reprend un passage de Joshua, lorsque le peuple israélien traverse le Jourdan, ouvert par une force divine… je connais ce passage et je laisse le pasteur dans ses digressions. Et moi, petit muzugo non croyant, je me laisse aller à mes réflexions, sur la place de la religion en Ouganda.
La première chose qui me vient à l’esprit, est cette phrase de Maupassant, lue la vieille dans La Peur, une des nouvelles regroupées dans « Contes Fantastiques » : « A mesure qu’on lève les voiles de l’inconnu, on dépeuple l’imagination des hommes. »
Qu’apporte aux ougandais la religion ? En vrac : une certaine rigueur, une certaine hygiène de vie, le travail en communauté, la tolérance… un certain nombre de valeurs « occidentales » surtout car : une hygiène à l’occidentale, une rigueur et une ambition à l’occidental, une tolérance avec un certain bémol : ici personne ne m’accepte tel que je suis, à savoir non croyant, personne ne me rejette non plus, mais tout le monde veut « prier pour moi », faire de moi un « believer », je suis telle la brebis égarée qu’il faut sauver, remettre dans le droit chemin. Et puis, la religion musulmane, par exemple, est lourdement critiquée, elle fait peur avec ses foules de fidèles qui prient dans les rues, on ne la comprend pas, on ne fait pas de distinguo entre « extrémisme » et « modération ».
On se parle très peu entre croyants : catholiques et protestants, pourtant tous chrétiens, et musulmans. On se côtoie, on se dit bonjour, je ne peux m’empêcher de voir un brin d’hypocrisie, de volonté multilatérale de convertir les uns et les autres. Tous ces mouvements religieux génèrent de l’emploi, à travers notamment les ONG telle Watoto. Chaque mouvement a son ONG. Les enfants de Watoto, sauvés des mains de la rébellion, sont, bien sûr, protestants, attachés au KPC. Je ne nie pas le bienfait de ces œuvres qui apportent scolarisation, nourriture, habits, je ne découvre pas non plus ce mode de fonctionnement que j’ai déjà pu rencontrer (Enfants du Mékong au Vietnam, World Vision un peu partout dont au Senegal, par exemple) et qui veut que ces « ONG » convertissent les bénéficiaires de cette main tendue.
Ces organisations sont puissantes et riches et souvent aux mains de pays etrangers : Joyce Meyer, supportrice de Garry Skinner ici, une parfaite américaine qui manie parfaitement business et Bible ; World Vision est aussi américaine. Puissantes et riches aussi les organisations islamiques: derrière, la Lybie ou l’Arabie Saoudite financent. L’Afrique noire est-elle devenue un enjeu religieux ? N’est ce pas quelque part une nouvelle forme de colonisation, au moins des esprits? La religion apportee d'ailleurs ne met-elle pas danger la diversité culturelle de l’Ouganda? Ne s’agit-il pas de la religion des autres, au même titre qu’elle fût apportée par les premiers colons que l’Afrique souhaite pourtant oublier? L'Ouganda ou le Senegal sont en tous les cas des terreaux fertiles pour les religions qui prennent racines sur une culture déjà pleine de croyances, d’inexplicables et d’imaginaires. Probablement suis-je devant ce phénomène que connût notre vieille Europe il y a quelques siècles. Puis, à mesure que le voile sur l’inconnu sera levé, l’imagination de ces pays se dépeuplera. Dommage.
Ceci n’est qu’une réflexion personnelle, elle n’engage que moi bien evidemment. Je n'ai aucune certitude. Et je n'ai pas, aujourd'hui, toutes les cles pour fournir une analyse exacte et exhaustive. A suivre.
18 octobre 2008
Dans la presse ougandaise
En une du New Vision (contrôlé par le gouvernement), l’affaire Ahmad Majwala Bbale. Cet homme de quarante-cinq ans est accusé d’avoir fait quatre enfants avec sa fille âgée aujourd’hui de 24 ans. Ainsi, il aurait commencé à coucher avec sa fille en 1999, alors qu’elle n’avait que 16 ans. De cet inceste, qui durera jusqu’à ce que sa fille avertisse l’assemblée du village et que cette dernière décide d’avertir la police, sont nés quatre enfants, dont deux sont aujourd’hui décédés. « Si la maman a décidé de me les donner [ses enfants, ndlr], pourquoi ne pourrais-je pas? », se défend l’accusé, avant de nier qu’il en soit le père, « je ne connais pas le père de ces enfants, je ne sais même pas où sont enterrés les deux décédés ». Selon le quotidien, les cas « de souillure et d’inceste » se multiplie en Ouganda. Et de citer un cas en 2005, d’un homme condamné à vingt-quatre ans de prison pour « souillure » et dix-neuf pour inceste. Il viole sa fille pour la première fois alors qu’elle n’a que neuf ans et la forcera à avorter deux fois. Enfin, deux autres cas en 2004 : deux hommes ont ete condamnés à quinze de prison, l’un pour avoir « souillé » sa fille de douze ans, l’autre pour avoir violé sa fille de dix ans.
Côté rébellion ougandaise, Joseph Koni, leader sanguinaire et charismatique de la LRA ou Armée du Seigneur, a confirmé s’être débarrassé il y a deux semaines d’une centaine de corps de villageois congolais dans une rivière de l’Ituri, non loin de la frontière du Sud Soudan et de l'Ouganda. Il confirme ainsi une attaque de la rébellion dans un village congolais (RDC) et l’enlèvement d’environ quatre-vingt enfants. Depuis les premières attaques de la LRA dans cette région, quelque 50 000 personnes ont fui leurs villages, de peur de voir leur progéniture forcée à rejoindre la rébellion ougandaise. Ils trouvent refuge chez des amis, dans les églises et dans les écoles publiques. La RDC est également secouée dans le Nord Kivu par une rébellion dirigée par le Général Laurent Nkunda. Depuis fin aout, cette dernière s’affronte avec l’armée congolaise, et il semble que les combats se soient intensifiés. Selon l’Unhcr (United Nations High Commissionner for Refugees), cette crise aurait déjà généré 100 000 déplacés.
17 octobre 2008
"J'ai 22 chaines de tele"
Chris est Acholi, l’ethnie charismatique du Nord du pays. Mais, contrairement à ce que je pensais, la langue Acholi n’est pas prépondérente, ni même l’Ougandais couramment parlé à Kampala (région originaire du peuple Bougandais), la seconde langue du pays est le Swahili. Chris parle donc naturellement trois langues : le Swahili, l’Acholi, l’Anglais, et se débrouille en outre en Ougandais. Il est éducateur dans l’organisation protestante Watoto depuis six mois.
Chris m’a naturellement été recommandé par Kathy, restée à Kampala. Une parenthèse : elle m’a appris que les enfants de Jimmy, James et Maggy, avaient prié pour moi jeudi : « Faites que tout se passe pour le mieux dans le Nord pour Oncle Michael ». En effet, les enfants m’ont adopté en quelque sorte et m’appellent désormais « Uncle Michael ». Cela vaut bien quelque « sweet » (sucreries) que je ne manquerai pas de leur offrir à mon retour.
Chris a 22 ans, il est originaire de Gulu et connaît naturellement la ville par cœur. Il vient me chercher cet après midi à mon hôtel et me propose de m’emmener à l’évènement du week-end : la venue de Joyce Meyer, oratrice américaine hors pairs, évangéliste, adulée par des millions de personnes à travers le monde tant ses prêches semblent incontournables pour les membres de son mouvement. Décidément, difficile d’échapper à la religion.
Nous partons à pied, la chaleur est caniculaire aujourd’hui. Chris porte un T-Shirt rouge à l’effigie de Watoto avec l’adresse du site internet dans le dos, un jean bleu, et des Converses rouges. De taille moyenne, petite barbichette naissante, je l’ai vu arriver à l’hôtel en courant, portable à la main, oreillette en place… Sur la route, une foule converge dans la même direction que nous : vont-ils tous au même évènement ? De loin, je remarque un stade, avec un terrain de foot et un terrain de basket : paniers et buts sans filet posés sur un terrain de terre. Au fond, une vaste scène couverte digne d’un festival. Et pour cause, il s’agit du « Festival for life with Joyce Meyer ». Déjà, à Kampala, Jessica, l’amie de Kathy, m’avait parlé de l’évènement : « Tu dois absolument y aller ». Le festival dure deux jours, vendredi et samedi.
La place est presque pleine : des parapluies protègent du soleil les plus prévoyants ; des enfants en culotte dans les bras de leur mère se désaltèrent au sein de cette dernière ; des jeunes, des vieux, sur la pointe des pieds, tentent d’apercevoir un morceau de l’américaine qui scande déjà quelque paroles divines. A côté d’elle, un Acholi traduit ses phrases. Chris me fait traverser la foule et me présente à un petit groupe de jeunes tous habillés de la même manière : chemisette jaune pâle, bermuda bleu foncé, chaussure de ville, chaussettes dépareillées. D’aucuns portent un sac à dos : « Ce sont tous d’anciens enfants soldats dont s’occupe Watoto », me présente Chris. Je regarde ces visages et cherche la trace de leur histoire : rapt, faim, armes, massacres, violence. Pas moyen de discuter avec eux, non seulement ils sont tous absorbés par le discours de l’américaine, mais de plus cette dernière se prend pour une rock star et le niveau sonore empêche tout échange.
Je m’intéresse donc à l’américaine. « J’étais seule, j’avais honte, je n’avais pas d’amis, personne ne m’écoutait. Et puis Dieu est entre en moi, et maintenant j’ai 22 chaines de télévisions à travers le monde qui diffusent mes services quotidiens cinq jours sur sept. Je suis entendue par des millions de personnes, tout ceci en trois ans. » Puis brandissant la bible comme un trophée, « ce livre est plein de promesses, dans le futur je crois », ce à quoi la foule reprend en chœur, « dans le futur je crois » ; « je suis le fils de Dieu, je ne suis pas le fils du Diable », reprise de la foule. Joyce Meyer assène ses divines paroles jusqu’à six heures du soir, et reprend le lendemain.
Mon hôtel tourne à plein : nombreux sont les ougandais venus de tout le pays assister à son discours. Je surprends même, dans ma chambre voisine, un groupe d’hommes debout, la tête baissée, les yeux fermés, en train de chanter quelques prières avant de se rendre au stade. Le matin, ils sortent tous en couple ou seuls, en costumes, en robes traditionnelles, apprêtés comme pour un mariage. Je demande à Chris si tous ces gens croient en la parole de Joyce Meyer, ou si une partie de la population de Gulu n’est pas venue faute de n’avoir rien d’autre à faire, par curiosité. Il paraît étonné de ma question : « Ils croient tous en sa parole, ce sont tous des ‘Believers’ ». Qui paye sa venue ? « C’est elle qui paye et qui organise, c’est pas incroyable ? » me repond-il manifestement ebloui. Joyce Meyer est la leader d’un mouvement évangélique dénommé « Saved, Born again, Believer », qui soutien notamment la Kampala Pentecostale Church (KPC) du canadien Garry Skinner (cf. recit a Kampala), dont émane l’organisation humanitaire Watoto pour laquelle Chris travaille. La boucle est bouclee.




