Pérégrinations d'un journaliste

reportages et réflexions

06 mars 2008

"L’Afrique subsaharienne est riche !"

MinistreCongoEntretien avec Bruno ITOUA, ministre de l’Energie de la République du Congo-Brazaville

(Article paru dans le journal BIP N°10976 le mercredi 21 novembre 2007)

C’est ce que ne craint pas d’affirmer Bruno Itoua, ministre de l’Energie du Congo-Brazzaville. Intervenu lors de la deuxième journée du 6ème Sommet de l’Energie et du développement durable en Afrique, qui se tenait récemment à Dakar à l’initiative des autorités du Sénégal et de l’Institut Français du Pétrole, Bruno Itoua revient ici sur le contexte énergétique de l’Afrique - évoquant notamment les problèmes liés au raffinage - à un moment où les économies africaines subissent de plein fouet le choc pétrolier.

BIP. Que manque-t-il aujourd’hui à l’Afrique pour développer l’accès à l’énergie sur tout le continent ?

Bruno Itoua. L’énergie est l’un des rares domaines où l’Afrique dispose de ressources : nous avons le pétrole, le gaz, le charbon, un potentiel hydroélectrique, le soleil, du vent, nous pouvons faire des biocarburants, de la biomasse, nous avons même de l’uranium. L’Afrique doit rapidement mettre en place une vraie politique de l’énergie. Des choses peuvent être assumées par les initiatives privées comme l’exploitation, et d’autres choses par les Etats, comme le transport. Il faut au plus vite les identifier, s’organiser et mobiliser les ressources. L’Afrique doit faire preuve d’innovation et éviter les sentiers battus. Si elle décide de faire du nucléaire, il faut que le choix soit dicté par une analyse qui montre que les autres énergies sont trop chères, et ne pas retomber dans les phénomènes de mode. L’Afrique doit se déterminer très clairement sur les ressources hydroélectriques, sur le solaire. Ce n’est pas compréhensible que l’Afrique ne soit pas motrice dans l’énergie solaire. C’est très clairement la ressource la plus adaptée pour les zones rurales et l’accès aux services sociaux de base. Il est étonnant que les pays du Nord apparaissent comme les leaders dans ce domaine, cela n’a pas de sens. Il faut que l’Afrique se détermine également dans le partage des ressources énergétiques : c’est vrai pour l’électricité, à travers les interconnexions, c’est vrai aussi pour le pétrole. Quand l’Afrique aura résolu ses problèmes énergétiques, elle aura résolu 80 % de ses problèmes pour l’avenir. Il faut que dans les dix ans, on sache où l’on va, et nous serons plus crédibles auprès des bailleurs de fonds.

BIP. Quel doit être le rôle des Etats ?

Bruno Itoua. Des pays africains ont tenté des privatisations stéréotypées, la cession complète des actifs et des activités au secteur privé. Les expériences passées ont montré que les investissements nécessaires dans le domaine des infrastructures de base, y compris l’énergie, ne peuvent être assumés par le secteur privé car il n’y a pas, en face de ces investissements, un marché et une rentabilité nécessaire. Le plus gros problème que nous avons à régler est le financement des infrastructures les plus lourdes. Et leur coût est encore extrêmement élevé. Quand on parle des raffineries, il faut imaginer des infrastructures de stockage, de transport, peut-être des pipelines... Tous ces investissements doivent malheureusement être encore à la charge des Etats. Ce qui veut dire que le périmètre des partenariats publics-privés (PPP), la répartition des rôles, va dépendre des spécificités de chaque pays, de l’état de développement du pays, du niveau de vie de ses habitants... On ne peut pas fixer une limite qui soit universelle sur l’ensemble du territoire africain. Le discours que tient aujourd’hui la Banque Mondiale va dans ce sens. Chaque pays doit donc analyser sa situation économique et sociale et définir le meilleur compromis dans le cadre du PPP. Selon moi, les investissements les plus lourds doivent être pris en charge par les Etats, grâce à l’aide au développement. En revanche, pour tout ce qui concerne les activités les plus commerciales, si l’Etat admet que les capacités du marché national sont faibles, il doit accepter de les déléguer au secteur privé. Mais il faut des obligations de résultat, de vrais contrats de performance, et non pas un chèque en blanc où on se rend compte dix ans après qu’il n’y a eu aucun investissement... 

BIP. L’accès à l’énergie est très inégal entre, d’un côté, l’Afrique du Nord et l’Afrique Australe, et de l’autre, l’Afrique subsaharienne, très en retard. Quelles en sont les causes ?

Bruno Itoua. La première raison est le manque de stabilité. L’Afrique du Nord et l’Afrique Australe ont été bien plus stables que l’Afrique subsaharienne. Ensuite, il faut avoir une bonne vision, une volonté de lutter contre tout ce qui empêche le développement, comme la corruption. Il faut également avoir les compétences humaines : avant les conflits, nous n’avions pas à rougir. La stabilité est donc le terreau du développement. La preuve en est avec la Côte d’Ivoire : tant que le pays était stable, il avait des longueurs d’avance sur les autres. Comment développer un pays qui, cycliquement, connaît des guerres, des coups d’Etat ? Dans notre pays, nous n’avons pas encore fini de redonner à l’administration le niveau qu’elle avait. Nous avions un taux de scolarisation de 99 %, aujourd’hui, on peine à dépasser les 70%! Il faut rebâtir une nation. Dans ce contexte, comment faire revenir les privés ? Le Burkina Faso, le Ghana, le Mali, décollent grâce à la stabilité. Le problème n’est pas la ressource, car l’Afrique subsaharienne est riche ! 

BIP. Quelle est votre opinion concernant la fermeture éventuelle de raffineries en Afrique alors que le continent en manque ?

Bruno Itoua. Nous devons avoir une démarche de globalisation des intérêts africains. A partir du moment où l’on adopte une démarche intégrée, économique, les décisions apparaissent d’elles-mêmes. S’il faut agrandir ou fermer une raffinerie, tout le monde doit l’accepter. Le nationalisme primaire qui fait que tout le monde veut sa raffinerie doit tomber et laisser la place à un réalisme économique. Par ailleurs, nous ne sommes ni en Europe ni en Amérique du Nord mais en Afrique. A partir du moment où nous avons encore un niveau de pauvreté très important, un niveau de vie très bas, que l’accès aux services sociaux de base fait encore partie des objectifs à atteindre, nous devons en tenir compte. C’est pour cela qu’une stratégie africaine de développement du raffinage, qui tient compte de ces réalités, est certainement la plus adaptée, plutôt qu’une stratégie imposée par les autres. Ainsi, il est inimaginable que l’Afrique accepte une libéralisation sauvage de l’énergie, la dérégulation des produits pétroliers. Cela voudrait dire un renforcement de la pauvreté. Il faut la mise en place de mécanismes de révision des prix, semi-contrôlés. Peut-être faut-il garder l’intervention des Etats, notamment pour les investissements. Il est inconcevable que des raffineries qui ne gagnent pas d’argent fassent les investissements nécessaires, notamment dans le cadre d’un renforcement de capacité, d’accès aux technologies de pointes pour atteindre des niveaux plus importants de conversion... Tout cela doit faire partie d’une analyse globale, tenant compte de ce que 50 % de la population vit avec moins d’un euro par jour. Il n’est pas concevable d’appliquer les schémas libéraux tels qu’on les connaît en Occident. 

BIP. Quelle est la solution pour les rendre aussi compétitives que les raffineries occidentales ?

Bruno Itoua. La différence entre les raffineries africaines et les raffineries occidentales est principalement la taille. Il faut une capacité de production importante, et, derrière, un marché. L’internationalisation des marchés peut, en ce sens, être un avantage. La solution pour l’Afrique est de faire des business plans, au niveau du continent ou des sous-régions, afin de faire des choix : augmenter la taille de certaines raffineries, décision motivée par la capacité de s’approvisionner en brut, par les compétences humaines disponibles, etc. Il faut imaginer des décisions stratégiques de rassemblement. Par exemple, au lieu d’investir dans des raffineries nigérianes qui posent aujourd’hui des problèmes, peut-être que le pays, gros producteur de pétrole, peut investir dans les raffineries de la SIR (Société ivoirienne de raffinage), pour toute la sous-région. Il faut que l’Afrique fasse en sorte de créer les mêmes conditions qui rendent fiables les raffineries occidentales ou des autres pays comme l’Inde. L’existence de l’ARA (Association des raffineurs africains) et de l’APA (Association des producteurs africain) est une bonne chose. Sous l’égide de l’Union africaine, on peut imaginer une solution très concrète pour ne pas laisser chaque pays se débattre seul. 

Propos recueillis pour le BIP par Michael Pauron


Le paradoxe énergétique africain

Le continent africain, c’est une évidence, est bien pourvu en ressources énergétiques. En pétrole mais aussi en gaz, avec des réserves prouvées qui le placent en position de devenir un important fournisseur mondial. Malgré cette richesse disponible et produite en abondance, l’Afrique ne consomme que la part congrue de cette énergie, ce qui constitue un lourd handicap pour son développement économique et social. C’est pour tenter d’inverser cette tendance que l’Institut Français du Pétrole (IFP) a organisé mi-novembre ce 6ème sommet de l’énergie et du développement durable en Afrique. Lors de l’ouverture officielle, le ministre de l’Energie du Sénégal, Samuel Sarr a replacé la rencontre dans son contexte marqué par le "troisième choc pétrolier" que vit le monde. A la seule différence que celui-ci, contrairement aux précédents, se caractérise par une durée plus longue. Ce qui fait que la flambée continue des prix du pétrole constitue un lourd fardeau pour des économies déjà fragilisées.


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Posté par Michael Pauron à 23:10 - Reportages au Sénégal - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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